Un autre Mojito Hugues de la Jarrie
L'ennui est le seul vrai péché humain. Tout le reste n'est que vétilles. Pour ne pas pécher il faut avoir une raison d'être, un telos. Dans l'ère chrétienne c'était facile, la religion fournissait tout. Curieusement, la raison d'être du christianisme était une négation même de l'existence sur ce monde : sa raison d'être était de ne pas être. Toute vie sur terre était seule préparation pour la prochaine dans les cieux. Quoi de plus déprimant ? Toute responsabilité était léguée à un être tiers, nommé simple Dieu, sur qui retombait la tâche de décider du sort de chacun. Quoi de plus aise pour vivre en paix avec soi-même ? : point de responsabilité donc point de souci, point de culpabilité donc point de mauvaise conscience. Si c'était Dieu qui avait décidé que la récolte serait mauvaise cette année là, ou encore que Marie allait mourir, alors l'incompétence du fermier ou du docteur ne serait pas mise en question. Si la vie allait mal, c'était Dieu et non les actions de l'individu. La responsabilité du tiers engendra un désengagement général de la part des chrétiens dans leurs obligations humaines. Les obligations des croyants étaient à Dieu et non à leurs congénères. Certes leur religion leur prêchait les vertus terrestres du bon chrétien, mais nul n'était d'accord sur son profile, ni d'ailleurs comment il allait être sauvé : les bonnes actions, le salut par la seule foi, la prédestination...Une seule chose était sûre : Dieu serait le juge final.
Mais Dieu est mort.
- "Un autre mojito, s'il vous plaît".
Qu'est-ce que ce jeune homme faisait là ? Paré d'un costume gris à carreaux non-tracés ou les carrés se reflétaient sinon gris pâle ou gris foncé selon la lumière, une chemise blanche à rayures noires, dernière mode, assortie d'une cravate de soie noire, une ceinture noire et des mocassins lisses, simples et brillants (le tout sûrement de marque), noirs eux-aussi. Si la simplicité l'emportait, l'effet était instantané. Il portait à son apothéose le topos platonicien de l'habit. Un autre homme, inférieur sûrement, vêtu de la même manière n'aurait que simplement paru bien habillé. Baudelaire aurait reconnu en lui son dandy : l'incarnation de l'élégance pure, autosuffisante et méticuleuse (les boutons de manchettes étaient assortis à la ceinture, les chaussures, les chaussettes, voir le caleçon...bref le tout), il savait individualiser la mode pour se valoriser lui-même ; celui qui possédait ce que Montesquieu identifia comme l' I don't know what qui distingue l'homme élégant de l'homme endimanché. Le tout avait l'apparence sévère, de quelqu'un revenant d'un enterrement. Revenait-il d'un enterrement ? Peut-être. De qui ? Peut importe. Le sien peut-être. Mais, Baudelaire ne disait-il pas que l'homme moderne était perpétuellement en deuil ?
Il avait ôté son long manteau (noir lui-aussi, bien sûr) qui reposait sur le dos de la chaise à sa droite. Le Financial Times était plié en deux devant lui1 (on pouvait seulement lire The Financ... du titre) sur une table en bois qui avait vu de meilleurs jours : esquintée, boiteuse et flétrie. Ce n'était pas que l'endroit fut glauque, mais plutôt qu'il eut des prétentions bohèmes. Les murs étaient blancs et malmenés : griffés et achoppés, les propriétaires avait du acheter le lieu dans cet état et pensé qu'une couche de peinture blanche sur ses imperfections donnerait à l'endroit plus de caractère. Sur ses murs on avait suspendu des tableaux sans cadre (les toiles reposaient sur des blocs carrés ou rectangulaires), donnant au bar l'aspect d'une galerie d'art improvisée (les tableaux étaient à vendre). Le ‘n'importe quoi' avait du être le mot d'ordre pour la décoration de l'établissement : avec les peintures abstraites on avait orné le mur de lampes verrières vitrifiées qui éclaboussaient la pièce de lumières pastelles. Cet effet religieux était accentué par de nombreux Christ et crucifix et autres icônes bibliques. Tout ceci, vous pouvez l'imaginer, s'accordait avec une dissonance royale. Cette cacophonie de couleur, de blasphème d'art et de religion était d'ailleurs ce qui avait retenu le regard du jeune homme et qu'il l'avait fait entrer ; le désaccord externe de l'endroit représentait peut-être son désarroi interne. Il se peut qu'en pénétrant dans ce lieu il espérait éventuellement s'y confondre à cette confusion générale... D'autre part, la décadence de ce bar à vocation sud-américaine lui avait fait venir à l'esprit une phrase de Walter Benjamin de ses dissertations sur les Arcades : ‘on voit les ruines des bâtiments des bourgeois dans les fondations même de leur construction'...everything is pregnant with its own contradiction...all that is solid melts into air2...
La clientèle était d'apparence éclectique : une belle métisse, un blanc rasta, un activiste ‘droits des animaux', des sud-américains...mais gardait une base proto-estudiantine et relativement populaire. Ils étaient peu nombreux...c'était un mardi soir. Cependant le jeune homme n'avait pas atteint son objectif de se fondre dans la confusion de son entourage. Il était le seul en costume-cravate et ceci contrastait obstinément avec les jeans usés et baskets de ses co-buveurs. Le serveur l'accueillît avec une déférence qu'il sans doute méritée, mais n'engagea pas la conversation avec lui comme il l'avait fait avec les autres jeunes qui fréquentaient ce bar. Une séparation non-visible mais tangible le séparait non seulement physiquement (exacerbé par le fait qu'il occupait l'aile droite du bar et les autres clients l'aile gauche) mais socialement des autres clients. Pas au point de le faire se sentir malvenu, mais la différence avait été constatée et affirmée : il était différent et donc à part.
La chemise avait été déboutonnée et la cravate soulagée. La chaise mise sur le coté, le dos à un angle du mur sur sa gauche, et le jeune homme s'était un peu avachi devant la table qu'il partageait avec son journal et son verre. Il détenait la pose de quelqu'un qui s'était reculé sur un divan romain ; posture difficile à maintenir étant donné qu'il était étroitement serré entre deux tables et un mur. Ses jambes croisées, son pied relevé pendulé dans le vide, en rythme avec Pasadim de Tom Jobin qui coulait doucement des amplificateurs de la sono, ruisselant le bar de vagues musicales pastelles et estivales... Racé serait l'adjectif propre à son physique : une chevelure épaisse, bouclée, rebelle et romantique lui donnant un air d'ancienne statue grecque ou d'un portrait de grand noble élancé ; les cheveux châtains clairs ou blonds foncés avec un halo de reflets dorés angéliques ; un visage long, doux mais aux traits ciselés ; un nez droit comme une règle ou le coté d'un triangle; des yeux bleu ciel avec un fond de vert, rêveurs, mais perçants quand concentrés ; les lèvres pleines et rosées mais délicates ; des mains fines et artistiques, presque féminine, sculptées par un violon... Au passant, il aurait pu paraître dans ce décor comme un homme d'affaires vieillissant qui, en pleine crise du deuxième age, essayait de retrouver sa vie antérieure d'étudiant libertin...ou encore comme un jeune haut-fonctionnaire qui aurait prolongé sa journée en allant dîner avec des amis après le travail, aurait bu un verre, puis un autre, mais qui, ayant été abandonné par ses amis plus responsables, ou moins vivants que lui, sans avoir pour autant voulu s'arrêter de savourer la vie et, préférant la vraie vie seul que la fausse entre amis, s'était retrouvé à boire seul dans un bar un peu animé qu'il aurai trouvé au hasard d'un méandre.
Mais, chers lecteurs, tout ceci est faux. L'homme n'est certes ni grisonnant, ni homme d'affaires, ni, que je le sache du-moins, jeune haut-fonctionnaire...Il était peut-être riche, mais plus certainement un hercule sans emploi3...et tout ceci ne répond pas à notre question : que ce jeune homme faisait-il là ? that is the question...
Pour répondre à cette question, je vous propose de nous atteler à une autre : comment le jeune homme était-il arrivé là ? Oui j'admets, je suis lâche. Je vous pose une question existentielle et je vous propose une réponse chronologique. Mais comme le remarque si bien nos amis américains ‘history is bunk', donc quoi de mal à faire un petit détour ?
A suivre...
Hugues de la Jarrie
1 Albert Camus aurait aussi reconnu son homme moderne : le jeune homme lisait le journal et nul ne peut douter qu’il avait forniqué dans sa vie.
2 Karl Marx, Le manifeste communiste.
3 Charles Baudelaire, Le dandy.
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