Interview: l'Athéisme et La Libre
Pensée
On s'y accroche fermement parce qu'elles sont notre
seule lumière dans la vie. Elles sont une explication acceptable
à nos souffrances, les justifient parfois. On les combat
parce que d'une manière ou d'une autre, elles empiètent
sur notre liberté. Liberté d'action, liberté
d'expression. Qu'elles nous culpabilisent ou nous aident à
nous épanouir, les religions ont toujours été
source de conflits. Conflits directs : massacres, persécutions,
guerres, mais également d'un autre type, auquel on s'attendait
peut-être moins, celui des intellectuels. Théologiens
ou athées convaincus, les uns comme les autres adoptent parfois
une vision beaucoup trop manichéiste de la réalité
des choses. Voici un entretien réalisé avec M. Da
Silva, directeur de la librairie officiel de la Fédération
Nationale de La Libre Pensée. La librairie se trouve sur
la rue fossé St. Jaques à Paris.
La conception populaire présente l'athéisme
comme étant anti-religieux, cependant le nom athée,
suggère plutôt la réfutation du concept de dieu.
Pensez-vous qu'il y ait une corrélation entre cette réfutation
et le fait d'être anti-religieux ?
C'est plutôt le contraire. C'est à
dire que ce sont les religions qui traditionnellement combattent
l'athéisme. C'est le moins que l'on puisse dire, et même
John Locke dans son essai sur la tolérance tolère
tout sauf l'athéisme. Donc on peut quand même considérer
que ce ne sont pas les athées qui ont mené chasse
aux religions, et historiquement, c'est même le contraire.
De ce point de vue, les athées ont été - en
terme de pouvoir, toujours une minorité, bien entendu. Donc
je ne pense pas d'ailleurs que le point de vue des athées
consiste mais la question a été posée. C'est
à dire qu'a la fin du XVIIè siècle, un auteur
comme Pierre Bayle ? s'est posé la question, est-ce qu'une
société d'athées peut être vertueuse
? Il voulait dire par-là qu'on pouvait créer une société
juste et vertueuse sans qu'elle ait pour base la religion. Mais
ça ne voulait pas dire qu'il voulait imposer à tout
le monde d'Átre athée. Donc de ce point de vue, je ne pense
pas que dans notre cas on défende, ou on veuille qu'il y
ait une société athée. Ce n'est pas du tout
notre problème. Le problème, c'est simplement la liberté
de conscience et la liberté d'expression, nous voulons simplement
que ce soit dans le domaine privé. Dans le domaine privé,
chacun fait ce qu'il veut, mais il ne faut simplement pas le mettre
sur la place publique, c'est ça notre véritable position,
et comme on est quand même instruit de plusieurs siècles
de combat contre l'athéisme, il y a même quelques athées
qui ont été condamnés à mort et exécutés
seulement pour cette raison. Tout récemment au Pakistan,
il y a le docteur younsher ? qui a été condamné
à mort, mais qui a fini par être libéré
; on ne se sait même pas si il était athée,
mais il a été considéré comme tel. Donc
nous savons ce qu'il en est, mais nous nous ne combattons pas du
tout pour une société d'athées. Nous combattons
pour la liberté de conscience et d'expression. C'est ça
la base.
Pour un athée, vous voyez une différence entre la religion et Dieu?
Oui, bien entendu. Bien entendu, il y a une différence.
C'est la raison pour laquelle un homme comme Victor Hugo pouvait
être déiste, quoique, libre penseur. Alors que les
religions, ça peut être une institution, avec une hiérarchie
et avec des règles. Donc pour nous référer
à la religion Juive, c'est la différence dans le Talmud
entre la Haggadah que personnellement, je trouve très intéressante,
qui est la composante morale, et la Halakha, qui est, ne fais pas
ceci, ne fais pas cela, ceci est interdit, habilles toi comme ceci,
ne t'habilles pas comme cela, ça c'est un aspect que nous
combattons très volontiers, parce que ce sont des caricatures
qui veulent imposer à leurs ouailles toute une série
de pratiques qui ne reposent sur rien de sérieux pour dire
la vérité, et nous ne respectons nullement cela. Maintenant
si les gens veulent le faire dans la sphère privée,
ils le font, mais il ne faut pas qu'on nous demande de respecter
qu'on doit s'habiller comme ceci ou comme cela. Donc pour prendre
évidemment l'exemple récent des signes religieux quels
qu'ils soient, nous sommes tout à fait opposés au
fait qu'ils s'inscrivent à l'école ou dans la sphère
publique, à l'hôpital ou je ne sais trop quoi parce
que ça relËve de la sphère privée, et que par
ailleurs, nous ne le respectons pas, parce que ça n'a pas
une base sérieuse. Ce sont les hommes qui décident
qu'il en est ainsi pour d'autres hommes, mais ça n'a pas
de base structurée.
Savez vous s'il existe des religions qui ne combattent pas l'athéisme ?
Je n'en connais pas. Je serais heureux de savoir
de quoi il retourne... Disons que moi, les cléricatures dont
je parle sont structurées, et plus il y a une possibilité
vers ce que vous dites. Comme par exemple dans le cas de l'Islam,
il est évident que la religion chiite a permis une sorte
de dérive mystique assez particulière qui peut Ítre
très intéressante, certains ont été
considérés comme étant athées, je ne
sais pas si ils l'étaient ces gens-là, mais ça
ne veut pas dire que c'était toléré. On connaît
la triste histoire du magnifique poète Manssr Hallaj, qui
a été condamné à mort et exécuté,
mais je ne sais pas si il était athée. La définition
de l'athéisme, elle évolue avec le temps. Par exemple,
Michel Onfray, qui est quelqu'un qui a publié le Traité
d'Athéologie, il commet un anachronisme, parce qu'il donne
une définition de 2005, et il veut que tout le monde corresponde
à cette définition. Il veut que "Je suis athée"
parce qu'en 1600 ou 1700, je dis "je suis athée, les
dieux n'existent pas" mais on ne peut pas dire ça à
l'époque, si on dit ça, on est mort tout de suite
! Donc c'est une absurdité. On ne peut pas poser une condition
anachronique qui est une question fameuse, c'est le livre de Lucien
Febvre, un des pères de ce que l'on appelle l'Ecole des Annales,
en histoire, qui a écrit ce bouquin qui s'appelle le problème
de l'incroyance au XVIè siècle, où selon lui,
l'incroyance est impossible au XVIè siècle, mais en
réalité lorsque Calvin dit dans un traité de
1550 que Rabelais selon lui est athée, dans le sens ou il
n'a aucune révérence pour Dieu, c'est une définition
qu'il faut prendre au sérieux. Donc ne pas dire je prends
2005, pour moi ça ne veut rien dire, pour Calvin, il a raison.
Et donc Rabelais est athée en ce sens là. Voilà,
c'est pour ça que ça évolue quand même
avec le temps, mais que nous, nous respectons la chaîne, si
je puis dire, au cours des siècles, de ceux qui ont été
considérés comme athées, parce que derrière,
c'est la liberté de conscience et d'expression que nous défendons
en fait.
Voyez-vous des dangers spirituels auxquels
l'homme moderne, peut-être athée, fait face dans la
société contemporaine ?
Je ne pense pas que ce soit l'homme athée.
Actuellement, un des graves problèmes auxquels nous sommes
confrontés, c'est le retour de l'obscurantisme. C'est à
dire une forme de relativisme, où on veut nous faire croire
que Darwin ou un mythe créationniste peuvent être enseignés
de manière équivalente, c'est ça qui me semble
très dangereux, c'est que l'on ne veuille pas dire que l'on
recherche quand même l'objectivité ou la vérité
et il y a quand même des propositions qui sont manifestement
fausses, donc on ne peut pas les enseigner à l'égal
de n'importe quoi. Là, c'est quelque chose que nous n'acceptons
pas. Par exemple dans le monde anglo-saxon, depuis plusieurs années,
on a développé ce que l'on appelle l'intelligent design
en biologie, et nous sommes tout à fait opposés à
cela, tout simplement parce que ça n'a pas de base scientifique.
Il faut que ça ait une base scientifique pour qu'on ait la
même méthode, après, on peut être en désaccord,
mais on a au moins la mCme méthode d'analyse. Et ça,
ça nous semble dangereux, en ce moment même, parce
qu'au nom du relativisme ou de la tolérance, ce sont plutôt
des propositions des propositions obscurantistes qui réapparaissent,
et généralement connectées à des partis
politiques qui sont plutôt très conservateurs, ce qui
n'est pas du tout le cas de la libre pensée.
Donc dans ce cas là, par rapport aux caricatures publiées dans le journal danois, vous prendrez tout à fait la position de la libre expression etc. ?
C'est le moins que l'on puisse dire, en plus de
cela là, nous sommes en pleine tartufferie. Je veux dire
qu'il y a des tartuffes de toutes les religions et y compris de
l'Islam. Bien entendu, tous ces gens ne sont pas du tout offusqués
par le qu'on représente Mahomet ou n'importe quoi. Ils ont
mis des mois et des mois avant de se réveiller... au demeurant,
il y avait eu des caricatures américaines de Mahomet après
le 11 septembre 2001, nous attendons toujours les manifestations
contre. Parce qu'il est beaucoup plus facile de s'en prendre au
petit Danemark qui n'a aucune espèce de pouvoir, que de s'en
prendre aux Etats-Unis. Donc il faut pas nous prendre pour des imbéciles,
tout le monde a très bien compris qu'il y a des indignations
sélectives. Par ailleurs, le fait est qu'il n'est pas vrai
que l'on ne peut pas représenter Mahomet, puisque dans le
Coran, rien n'est dit là dessus, et c'est la raison pour
laquelle dans la tradition chiite, il existe des représentations
de Mahomet, j'en ai chez moi à la maison. Le fameux Miraj
Nameh qui est à la Bibliothèque Nationale en est un
bon exemple. Evidemment, ce n'est pas une caricature. Mais pour
le reste, si on lit simplement le dictionnaire philosophique de
Voltaire, parce qu'il dit qu'entre toutes les religions, si jamais
on le publiait aujourd'hui, sans dire qui a écrit ça,
je pense que le MRAP nous ferait un procès immédiatement
pour islamophobie. Donc nous évidemment nous condamnons ces
gens qui, plutôt que de mener un débat démocratique
ne sont plus capables que de faire des procès, pour imposer,
et par ailleurs, il faut pas tricher, c'est à dire que le
droit algérien condamne au minimum à trois ans de
prison les personnes qui feraient des caricatures de Mahomet ou
qui ne respecteraient pas le texte sacré donc ceux qui en
France ou ailleurs s'amusent à dire qu'ils aimeraient bien
rétablir le blasphème, doivent savoir à quoi
ils jouent. C'est à dire que si on met ça en place,
il n'y a plus aucune liberté d'expression et il n'est pas
question de jouer à ça. En France, la dernière
fois qu'il y a eu une loi de ce type là c'était en
1825, c'est à dire vraiment la pire restauration du roi Charles
X, et à l'époque c'était le non-respect des
vases consacrés et des hosties. Mais là on risquait
la mort ! La mort. Donc ça va, on ne va pas jouer la comédie
de Tartuffe de gens qui seraient prétendument offusqués
par de petites caricatures dont personne n'a rien à faire.
Justement la presse anglo-saxonne a été
beaucoup plus réticente à publier ces caricatures.
N'est-ce pas peut-être un degré d'obscurantisme ou
de relativisme ?
C'est à dire qu'on intègre une forme
d'autocensure, et à partir de ce moment là c'est terminé.
Il y a des journalistes qui sont capables de vous dire, je n'ai
pas de problème de censure, parce qu'ils appliquent l'autocensure.
Mais enfin, ce n'est pas le but de l'opération ! Et au demeurant,
nous ce que nous ne supportons pas, c'est la tartufferie. C'est
à dire que lorsqu'on voit ce que souffrent pour le coup les
populations de ces pays là à cause de la Palestine
ou à cause de l'Irak, ou à cause de tout ce que vous
voulez, ça je trouve que c'est une tragédie. Et je
comprends tout à fait que l'on se mobilise contre cela et
qu'on demande la suppression de Gwantanamo. Mais que l'on ait l'impudence
de venir nous raconter que la seule chose qui nous scandalise c'est
une petite caricature insignifiante de Mahomet, là je dis,
nous avons en face de nous des tartuffes. Parce que sinon, ils auraient
demandé depuis longtemps la suppression de Gwantanamo, ou
ils auraient tout simplement été contre la première
guerre du Golfe, comme c'était notre cas, donc il n'y a pas
d'ambiguïté de ce côté là.
Je crois que l'on peut dire qu'il y a quand
même dans la société contemporaine et surtout
dans les sociétés occidentales, une montée
de l'athéisme. Pouvez-vous expliquer ce phénomène
?
C'est plutôt ce que j'appellerais une montée
de la laïcisation de la société. Finalement,
si je puis dire, c'est la faute du développement des sciences
expérimentales à partir de XVIIè siècle.
A partir du moment où l'on entre dans le cadre de la science
expérimentale, où on fait des expériences qui
sont testées et qui donnent des résultats positifs
ou non, c'est fini, on est plus dans la pure spéculation.
Et donc Galilée, Newton et les autres, qu'ils soient croyants
ou pas croyants, involontairement, ils ont mis en place un système
qui est radicalement différent. Vous pensez bien que si vous
faîtes une datation au carbone 14, ça donne le résultat
que cela donne. Donc vous avez beau être le Pape et dire que
le Saint Suaire de Turin est je ne sais trop quoi, vous faîtes
une datation, ça date du XIVè siècle, et c'est
terminé. Vous avez peut-être vu le bouquin des archéologues
israéliens IsraÎl Filkenstein et Silberman, vous faites des
recherches archéologiques, et des datations et vous vous
rendez compte que le grand royaume de David et de Salomon est purement
imaginaire. Et ça, c'est un fait historique, et je ne vois
vraiment pas qui peut le contester. Donc c'est ça qui a complètement
changé, en plus vous pouvez être athée, je veux
dire que le mouvement de fond il est plutôt celui là
que le fait qu'il y a eu un combat athée qui aurait fini
par l'emporter parce que c'est pas le fond du problème finalement.
C'est vraiment la démarche scientifique en tant que telle
qui est la véritable raison.
Donc le désenchantement du monde de Weber...
Oui, mais en même temps, quand on lit les
Trois Premières Minutes de l'Univers de Weinberg, le prix
Nobel de physiques, qui se termine de manière un peu désespérée,
vu le modèle qu'il propose, puisqu'on ne sait pas si on va
vers un nouveau Big Bang ou un Big Quatsch ?, il dit quand même
qu'il y a la satisfaction de la connaissance en tant que telle que
nous devons partager, et nous, nous sommes d'accord avec cela. C'est
pour ça que nous sommes d'accord avec la liberté de
conscience et d'expression.
Pensez-vous que l'Etat séculaire, soit
le seul système politique compatible avec société
aux croyances multiples ?
C'est le seul système compatible avec la
justice sociale, puisque nous, ce que nous recherchons, c'est quand
même la justice sociale, et pas simplement une société
ou il y ait la liberté de conscience et d'expression, ça
n'est pas suffisant. Et il y a également une base politique
derrière tout cela. Donc effectivement, il faut que la société
soit laïque dans le sens de la séparation de l'Eglise
et de l'Etat, mais, en même temps, il faut qu'il y ait des
institutions qui garantissent la justice sociale. Et ça pour
nous, ce sont des services publics qui garantissent la santé
publique, les écoles gratuites, enfin, toutes ces choses
là qui garantissent que la démocratie n'est pas un
vain mot.
Dernière question, plus personnelle,
êtes-vous athée ?
Oui, pour ma part, je suis complètement
athée, mais il y a des personnes qui en doutent, c'est pour
ça que c'est difficile, mais non, c'est une question qui
est très facile pour moi, parce que je l'ai réglée
quand j'étais tout enfant. Je suis né dans une famille
complètement laïque. J'ai passé l'essentiel de
mon enfance dans l'un des trois départements français
où la religion catholique est toujours religion d'Etat. Donc
je sais ce que c'est qu'une religion d'Etat, je sais ce que c'est
que d'aller à l'école dans une mairie communiste à
80 % et où le curé vient, parce que la loi l'autorise
à venir, et la seule chose qu'il ait à dire aux enfants
qui sont là et dont il savait très bien qu'ils ne
n'étaient pas catholiques, c'est : Ne fréquentez pas
les juifs et les protestants. Et c'est le seul message d'amour que
j'ai appris à l'époque. Et je me souviens très
bien que dans ma rue, il y avait les protestants. Donc je suis rentré
dans la cour de la maison du pasteur, j'avais six ans, pour savoir
si les protestants étaient réellement des gens si
extraordinaires et j'ai constaté que les protestants étaient
comme tout le monde, et je me suis dit que je n'allais pas croire
ce que me racontait ce monsieur. Donc mon contact avec la religion
s'est arrêté ce jour là. Donc vous voyez que
c'est directement lié avec ces histoires de liberté
de conscience et d'expression.
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