Bilboquet, La Vie Française
et conférence sur le budget dans Bel-Ami de Maupassant
‘Monsieur/Madame
… est en réunion’ - cette phrase là,
c’est sûr, vous l’avez déjà entendu.
Et il est aussi quasiment sûr qu’à un moment
donné vous vous êtes demandé : que font-ils,
ces gens là, dans ces bon sang de réunions ???
Dans son chef-œuvre littéraire Bel-Ami, Maupassant,
en nous peignant un tableau perspicace du monde journalistique parisien
fin-dix-neuvième siècle, réponds à notre
question : ils jouent aux cartes et au bilboquet. Même
si le bilboquet est un peu démodé, les casinos (car
c’est bien de l’argent pour lequel on joue) n’ont
pas perdu de leur sanguinaire popularité depuis le départ
de Maupassant. Mais que représente exactement le bilboquet ?
La note d’un éditeur lit : ‘La phrase se
passe de commentaire, qui confirme l’exégète
le plus sourcilleux dans le moindre de ses soupçons. Le bilboquet
est le symbole phallique. La raison qu’aurait eue autrement
Forestier d’en faire si grande collection ? On se rassure
comme on peut’.1 Symbole phallique, sûrement, mais l’éditeur
est passé outre du lien entre le jeu et la rédaction
d’un article de journal : le bilboquet reprend, ni pu
ni moins, le mouvement physique de l’activité mentale :
la masturbation.
Nous avons recueilli ici trois de ces ‘tableaux’
de salle de rédactions ; à vous de mesurer leur
pertinence.
Les extraits se retrouvent dans les parties…I,
III, et VI du livre
Voir : http://abu.cnam.fr/index.html
Extrait 1
Ils arrivèrent au boulevard Poissonnière,
devant une grande porte vitrée, derrière laquelle
un journal ouvert était collé sur les deux faces.
Trois personnes arrêtées le lisaient.
Au-dessus de la porte s'étalait, comme
un appel, en grandes lettres de feu dessinées par des flammes
de gaz : “La Vie Française”. Et les promeneurs
passant brusquement dans la clarté que jetaient ces trois
mots éclatants apparaissaient tout à coup en pleine
lumière, visibles, clairs et nets comme au milieu du jour,
puis rentraient aussitôt dans l'ombre.
Forestier poussa cette porte : " Entre
", dit-il. Duroy entra, monta un escalier luxueux et sale que
toute la rue voyait, parvint dans une antichambre, dont les deux
garçons de bureau saluèrent son camarade, puis s'arrêta
dans une sorte de salon d'attente, poussiéreux et fripé,
tendu de faux velours d'un vert pisseux, criblé de taches
et rongé par endroits, comme si des souris l'eussent grignoté.
" Assieds-toi, dit Forestier, je reviens
dans cinq minutes. "
Et il disparut par une des trois sorties qui
donnaient dans ce cabinet.
Une odeur étrange, particulière,
inexprimable, l'odeur des salles de rédaction, flottait dans
ce lieu. Duroy demeurait immobile, un peu intimidé, surpris
surtout. De temps en temps des hommes passaient devant lui, en courant,
entrés par une porte et partis par l'autre avant qu'il eût
le temps de les regarder.
C'étaient tantôt des jeunes gens,
très jeunes, l'air affairé, et tenant à la
main une feuille de papier qui palpitait au vent de leur course
; tantôt des ouvriers compositeurs, dont la blouse de toile
tachée d'encre laissait voir un col de chemise bien blanc
et un pantalon de drap pareil à celui des gens du monde ;
et ils portaient avec précaution des bandes de papier imprimé,
des épreuves fraîches, tout humides. Quelquefois un
petit monsieur entrait, vêtu avec une élégance
trop apparente, la taille trop serrée dans la redingote,
la jambe trop moulée sous l'étoffe, le pied étreint
dans un soulier trop pointu, quelque reporter mondain apportant
les échos de la soirée.
D'autres encore arrivaient, graves, importants,
coiffés de hauts chapeaux à bords plats, comme si
cette forme les eût distingués du reste des hommes.
Forestier reparut tenant par le bras un grand
garçon maigre, de trente à quarante ans, en habit
noir et en cravate blanche, très brun, la moustache roulée
en pointes aiguës, et qui avait l'air insolent et content de
lui.
Forestier lui dit :
" Adieu, cher maître. "
L'autre lui serra la main :
" Au revoir, mon cher ", et il descendit
l'escalier en sifflotant, la canne sous le bras.
Extrait 2
Il n'avait plus rien à faire jusqu'à
trois heures ; et il n'était pas encore midi. Il lui restait
en poche six francs cinquante : il alla déjeuner au bouillon
Duval. Puis il rôda sur le boulevard ; et comme trois heures
sonnaient, il monta l'escalier-réclame de “La Vie Française”.
Les garçons de bureau, assis sur une
banquette, les bras croisés, attendaient, tandis que, derrière
une sorte de petite chaire de professeur, un huissier classait la
correspondance qui venait d'arriver. La mise en scène était
parfaite, pour en imposer aux visiteurs. Tout le monde avait de
la tenue, de l'allure, de la dignité, du chic, comme il convenait
dans l'antichambre d'un grand journal.
Duroy demanda :
" M. Walter, s'il vous plaît ? "
L'huissier répondit :
" M. le directeur est en conférence.
Si monsieur veut bien s'asseoir un peu. "
Et il indiqua le salon d'attente, déjà
plein de monde.
On voyait là des hommes graves, décorés,
importants, et des hommes négligés, au linge invisible,
dont la redingote, fermée jusqu'au col, portait sur la poitrine
des dessins de taches rappelant les découpures des continents
et des mers sur les cartes de géographie. Trois femmes étaient
mêlées à ces gens. Une d'elles était
jolie, souriante, parée, et avait l'air d'une cocotte ; sa
voisine, au masque tragique, ridée, parée aussi d'une
façon sévère, portait ce quelque chose de fripé,
d'artificiel qu'ont, en général, les anciennes actrices,
une sorte de fausse jeunesse éventée, comme un parfum
d'amour ranci.
La troisième femme, en deuil, se tenait
dans un coin, avec une allure de veuve désolée. Duroy
pensa qu'elle venait demander l'aumône.
Cependant on ne faisait entrer personne, et
plus de vingt minutes s'étaient écoulées.
Alors Duroy eut une idée, et, retournant
trouver l'huissier :
" M. Walter m'a donné rendez-vous
à trois heures, dit-il. En tout cas, voyez si mon ami M.
Forestier n'est pas ici. "
Alors on le fit passer par un long corridor
qui l'amena dans une grande salle où quatre messieurs écrivaient
autour d'une large table verte.
Forestier, debout devant la cheminée,
fumait une cigarette en jouant au bilboquet. Il était très
adroit à ce jeu et piquait à tous coups la bille énorme
en buis jaune sur la petite pointe de bois. Il comptait : "
Vingt-deux, -- vingt-trois, -- vingt-quatre, -- vingt-cinq. "
Duroy prononça : " Vingt-six. "
Et son ami leva les yeux, sans arrêter le mouvement régulier
de son bras.
" Tiens, te voilà ! -- Hier, j'ai
fait cinquante-sept coups de suite. Il n'y a que Saint-Potin qui
soit plus fort que moi ici. As-tu vu le patron ? Il n'y a rien de
plus drôle que de regarder cette vieille bedole de Norbert
jouer au bilboquet. Il ouvre la bouche comme pour avaler la boule.
"
Un des rédacteurs tourna la tête
vers lui :
" Dis donc, Forestier, j'en connais un
à vendre, un superbe, en bois des Iles. Il a appartenu à
la reine d'Espagne, à ce qu'on dit. On en réclame
soixante francs. Ça n'est pas cher. "
Forestier demanda : " Où loge-t-il
? " Et comme il avait manqué son trente-septième
coup, il ouvrit une armoire où Duroy aperçut une vingtaine
de bilboquets superbes, rangés et numérotés
comme des bibelots dans une collection. Puis ayant posé son
instrument à sa place ordinaire, il répéta
:
" Où loge-t-il, ce joyau ? "
Le journaliste répondit :
" Chez un marchand de billets du Vaudeville.
Je t'apporterai la chose demain, si tu veux.
-- Oui, c'est entendu. S'il est vraiment beau,
je le prends, on n'a jamais trop de bilboquets. "
Puis se tournant vers Duroy :
" Viens avec moi, je vais t'introduire
chez le patron, sans quoi tu pourrais moisir jusqu'à sept
heures du soir. "
Ils retraversèrent le salon d'attente,
où les mêmes personnes demeuraient dans le même
ordre. Dès que Forestier parut, la jeune femme et la vieille
actrice, se levant vivement, vinrent à lui.
Il les emmena, l'une après l'autre,
dans l'embrasure de la fenêtre, et, bien qu'ils prissent soin
de causer à voix basse, Duroy remarqua qu'il les tutoyait
l'une et l'autre.
Puis, ayant poussé deux portes capitonnées,
ils pénétrèrent chez le directeur.
La conférence, qui durait depuis une
heure, était une partie d'écarté avec quelques-uns
de ces messieurs à chapeaux plats que Duroy avait remarqués
la veille.
M. Walter tenait les cartes et jouait avec
une attention concentrée et des mouvements cauteleux, tandis
que son adversaire abattait, relevait, maniait les légers
cartons coloriés avec une souplesse, une adresse et une grâce
de joueur exercé. Norbert de Varenne écrivait un article,
assis dans le fauteuil directorial, et Jacques Rival, étendu
tout au long sur un divan, fumait un cigare, les yeux fermés.
On sentait là-dedans le renfermé,
le cuir des meubles, le vieux tabac et l'imprimerie ; on sentait
cette odeur particulière des salles de rédaction que
connaissent tous les journalistes.
Sur la table en bois noir aux incrustations
de cuivre, un incroyable amas de papier gisait : lettres, cartes,
journaux, revues, notes de fournisseurs, imprimés de toute
espèce.
Forestier serra les mains des parieurs debout
derrière les joueurs, et sans dire un mot regarda la partie
; puis, dès que le père Walter eut gagné, il
présenta :
" Voici mon ami Duroy. "
Le directeur considéra brusquement le
jeune homme de son coup d'oeil glissé par-dessus le verre
des lunettes, puis il demanda :
" M'apportez-vous mon article ? Ça
irait très bien aujourd'hui, en même temps que la discussion
Morel. "
Duroy tira de sa poche les feuilles de papier
pliées en quatre :
" Voici, monsieur. "
Le patron parut ravi, et, souriant :
" Très bien, très bien.
Vous êtes de parole. Il faudra me revoir ça, Forestier
? "
Mais Forestier s'empressa de répondre
:
Ce n'est pas la peine, monsieur Walter : j'ai
fait la chronique avec lui pour lui apprendre le métier.
Elle est très bonne. "
Et le directeur qui recevait à présent
les cartes données par un grand monsieur maigre, un député
du centre gauche, ajouta avec indifférence : " C'est
parfait, alors. " Forestier ne le laissa pas commencer sa nouvelle
partie ; et, se baissant vers son oreille : " Vous savez que
vous m'avez promis d'engager Duroy pour remplacer Marambot. Voulez-vous
que je le retienne aux mêmes conditions ?
-- Oui, parfaitement. "
Et prenant le bras de son ami, le journaliste
l'entraîna pendant que M. Walter se remettait à jouer.
Norbert de Varenne n'avait pas levé
la tête, il semblait n'avoir pas vu ou reconnu Duroy. Jacques
Rival, au contraire, lui avait serré la main avec une énergie
démonstrative et voulue de bon camarade sur qui on peut compter
en cas d'affaire.
Ils retraversèrent le salon d'attente,
et comme tout le monde levait les yeux, Forestier dit à la
plus jeune des femmes, assez haut pour être entendu des autres
patients : " Le directeur va vous recevoir tout à l'heure.
Il est en conférence en ce moment avec deux membres de la
commission du budget. "
Puis il passa vivement, d'un air important
et pressé, comme s'il allait rédiger aussitôt
une dépêche de la plus extrême gravité.
Dès qu'ils furent rentrés dans
la salle de rédaction, Forestier retourna prendre immédiatement
son bilboquet, et, tout en se remettant à jouer et en coupant
ses phrases pour compter les coups, il dit à Duroy :
" Voilà. Tu viendras ici tous les
jours à trois heures et je te dirai les courses et les visites
qu'il faudra faire, soit dans le jour, soit dans la soirée,
soit dans la matinée. -- Un, -- je vais te donner d'abord
une lettre d'introduction pour le chef du premier bureau de la préfecture
de police, -- deux, -- qui te mettra en rapport avec un de ses employés.
Et tu t'arrangeras avec lui pour toutes les nouvelles importantes
-- trois -- du service de la préfecture, les nouvelles officielles
et quasi officielles, bien entendu. Pour tout le détail,
tu t'adresseras à Saint-Potin, qui est au courant, -- quatre,
-- tu le verras tout à l'heure ou demain. Il faudra surtout
t'accoutumer à tirer les vers du nez des gens que je t'enverrai
voir, -- cinq, -- et à pénétrer partout malgré
les portes fermées, -- six. -- Tu toucheras pour cela deux
cents francs par mois de fixe, plus deux sous la ligne pour les
échos intéressants de ton cru, -- sept, -- plus deux
sous la ligne également pour les articles qu'on te commandera
sur des sujets divers, -- huit. "
Puis il ne fit plus attention qu'à son
jeu, et il continua à compter lentement, -- neuf, -- dix,
-- onze, -- douze, -- treize. -- Il manqua le quatorzième,
et, jurant :
" Nom de Dieu de treize ! il me porte
toujours la guigne, ce bougre-là. Je mourrai un treize certainement.
"
Un des rédacteurs qui avait fini sa
besogne prit à son tour un bilboquet dans l'armoire ; c'était
un tout petit homme qui avait l'air d'un enfant, bien qu'il fût
âgé de trente-cinq ans ; et plusieurs autres journalistes
étant entrés, ils allèrent l'un après
l'autre chercher le joujou qui leur appartenait. Bientôt ils
furent six, côte à côte, le dos au mur, qui lançaient
en l'air, d'un mouvement pareil et régulier, les boules rouges,
jaunes ou noires, suivant la nature du bois. Et une lutte s'étant
établie, les deux rédacteurs qui travaillaient encore
se levèrent pour juger les coups.
Forestier gagna de onze points. Alors le petit
homme à l'air enfantin, qui avait perdu, sonna le garçon
de bureau et commanda : " Neuf bocks. " Et ils se remirent
à jouer en attendant les rafraîchissements.
Duroy but un verre de bière avec ses
nouveaux confrères, puis il demanda à son ami :
" Que faut-il que je fasse ? " L'autre
répondit : " Je n'ai rien pour toi aujourd'hui. Tu peux
t'en aller si tu veux.
-- Et... notre... notre article... est-ce ce
soir qu'il passera ?
-- Oui, mais ne t'en occupe pas : je corrigerai
les épreuves. Fais la suite pour demain, et viens ici à
trois heures, comme aujourd'hui. "
Et Duroy, ayant serré toutes les mains
sans savoir même le nom de leurs possesseurs, redescendit
le bel escalier, le coeur joyeux et l'esprit allègre.
Extrait 3
“La Vie Française” était
avant tout un journal d'argent, le patron étant un homme
d'argent à qui la presse et la députation avaient
servi de leviers. Se faisant de la bonhomie une arme, il avait toujours
manoeuvré sous un masque souriant de brave homme, mais il
n'employait à ses besognes, quelles qu'elles fussent, que
des gens qu'il avait tâtés, éprouvés,
flairés, qu'il sentait retors, audacieux et souples. Duroy,
nommé chef des Échos, lui semblait un garçon
précieux.
Cette fonction avait été remplie
jusque-là par le secrétaire de la rédaction,
M. Boisrenard, un vieux journaliste correct, ponctuel et méticuleux
comme un employé. Depuis trente ans il avait été
secrétaire de la rédaction de onze journaux différents,
sans modifier en rien sa manière de faire ou de voir. Il
passait d'une rédaction dans une autre comme on change de
restaurant, s'apercevant à peine que la cuisine n'avait pas
tout à fait le même goût. Les opinions politiques
et religieuses lui demeuraient étrangères. Il était
dévoué au journal quel qu'il fût, entendu dans
la besogne, et précieux par son expérience. Il travaillait
comme un aveugle qui ne voit rien, comme un sourd qui n'entend rien,
et comme un muet qui ne parle jamais de rien. Il avait cependant
une grande loyauté professionnelle, et ne se fût point
prêté à une chose qu'il n'aurait pas jugée
honnête, loyale et correcte au point de vue spécial
de son métier.
M. Walter, qui l'appréciait cependant,
avait souvent désiré un autre homme pour lui confier
les Échos, qui sont, disait-il, la moelle du journal. C'est
par eux qu'on lance les nouvelles, qu'on fait courir les bruits,
qu'on agit sur le public et sur la rente. Entre deux soirées
mondaines, il faut savoir glisser, sans avoir l'air de rien, la
chose importante, plutôt insinuée que dite. Il faut,
par des sous-entendus, laisser deviner ce qu'on veut, démentir
de telle sorte que la rumeur s'affirme, ou affirmer de telle manière
que personne ne croie au fait annoncé. Il faut que, dans
les échos, chacun trouve chaque jour une ligne au moins qui
l'intéresse, afin que tout le monde les lise. Il faut penser
à tout et à tous, à tous les mondes, à
toutes les professions, à Paris et à la Province,
à l'Armée et aux Peintres, au Clergé et à
l'Université, aux Magistrats et aux Courtisanes.
L'homme qui les dirige et qui commande au bataillon
des reporters doit être toujours en éveil, et toujours
en garde, méfiant, prévoyant, rusé, alerte
et souple, armé de toutes les astuces et doué d'un
flair infaillible pour découvrir la nouvelle fausse du premier
coup d'oeil, pour juger ce qui est bon à dire et bon à
celer, pour deviner ce qui portera sur le public ; et il doit savoir
le présenter de telle façon que l'effet en soit multiplié.
M. Boisrenard, qui avait pour lui une longue
pratique, manquait de maîtrise et de chic ; il manquait surtout
de la rouerie native qu'il fallait pour pressentir chaque jour les
idées secrètes du patron.
Duroy devait faire l'affaire en perfection,
et il complétait admirablement la rédaction de cette
feuille " qui naviguait sur les fonds de l'État et sur
les bas-fonds de la politique ", selon l'expression de Norbert
de Varenne.
Les inspirateurs et véritables rédacteurs
de “La Vie Française” étaient une demi-douzaine
de députés intéressés dans toutes les
spéculations que lançait ou que soutenait le directeur.
On les nommait à la Chambre " la bande à Walter
", et on les enviait parce qu'ils devaient gagner de l'argent
avec lui et par lui.
Forestier, rédacteur politique, n'était
que l'homme de paille de ces hommes d'affaires, l'exécuteur
des intentions suggérées par eux. Ils lui soufflaient
ses articles de fond, qu'il allait toujours écrire chez lui
pour être tranquille, disait-il.
Mais, afin de donner au journal une allure
littéraire et parisienne, on y avait attaché deux
écrivains célèbres en des genres différents,
Jacques Rival, chroniqueur d'actualité, et Norbert de Varenne,
poète et chroniqueur fantaisiste, ou plutôt conteur,
suivant la nouvelle école.
Puis on s'était procuré, à
bas prix, des critiques d'art, de peinture, de musique, de théâtre,
un rédacteur criminaliste et un rédacteur hippique,
parmi la grande tribu mercenaire des écrivains à tout
faire. Deux femmes du monde, " Domino rose " et "
Patte blanche ", envoyaient des variétés mondaines,
traitaient les questions de mode, de vie élégante,
d'étiquette, de savoir-vivre, et commettaient des indiscrétions
sur les grandes dames.
Et “La Vie Française” naviguait
sur les fonds et bas-fonds ", manoeuvrée par toutes
ces mains différentes.
Duroy était dans toute la joie de sa
nomination aux fonctions de chef des Échos quand il reçut
un petit carton gravé, où il lut : " M. et Mme
Walter prient Monsieur Georges Duroy de leur faire le plaisir de
venir dîner chez eux le jeudi 20 janvier. "
Cette nouvelle faveur, tombant sur l'autre,
l'emplit d'une telle joie qu'il baisa l'invitation comme il eût
fait d'une lettre d'amour. Puis il alla trouver le caissier pour
traiter la grosse question des fonds.
Un chef des Échos a généralement
son budget sur lequel il paie ses reporters et les nouvelles, bonnes
ou médiocres, apportées par l'un ou l'autre, comme
les jardiniers apportent leurs fruits chez un marchand de primeurs.
…
Pendant deux jours, il s'occupa de son installation,
car il héritait d'une table particulière et de casiers
à lettres, dans la vaste pièce commune à toute
la rédaction. Il occupait un bout de cette pièce,
tandis que Boisrenard, dont les cheveux d'un noir d'ébène,
malgré son âge, étaient toujours penchés
sur une feuille de papier, tenait l'autre bout.
La longue table du centre appartenait aux rédacteurs
volants. Généralement elle servait de banc pour s'asseoir,
soit les jambes pendantes le long des bords, soit à la turque
sur le milieu. Ils étaient quelquefois cinq ou six accroupis
sur cette table, et jouant au bilboquet avec persévérance,
dans une pose de magots chinois.
Duroy avait fini par prendre goût à
ce divertissement, et il commençait à devenir fort,
sous la direction et grâce aux conseils de Saint-Potin.
Forestier, de plus en plus souffrant, lui avait
confié son beau bilboquet en bois des Iles, le dernier acheté,
qu'il trouvait un peu lourd, et Duroy manoeuvrait d'un bras vigoureux
la grosse boule noire au bout de sa corde, en comptant tout bas
: " Un -- deux -- trois -- quatre -- cinq -- six "
Il arriva justement, pour la première
fois, à faire vingt points de suite, le jour même où
il devait dîner chez Mme Walter. " Bonne journée,
pensa-t-il, j'ai tous les succès. " Car l'adresse au
bilboquet conférait vraiment une sorte de supériorité
dans les bureaux de “La Vie Française”.
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